Dans l'état actuel des choses, Tébessa souffre d'une espèce d'embargo touristique et culturel et d'une méconnaissance manifeste de ses richesses de la part même, de ses habitants. Ces derniers sont préoccupés beaucoup plus par leur quotidien et son contingent de labeur que par leur passé. Ce peut être une bonne chose, mais la ville ne mérite pas ce manque d'égard, elle, qui garde encore dans ses faubourgs des reliques qui en disent long sur son passé riche et évocateur d'une belle stratification de diverses civilisations.
La ville d'Or, c'est ainsi qu'on l'appelait, aujourd'hui ocre zébrée du gris du béton, et ses environs, égaient encore, par bribes de vestiges, notre paysage, sans pour autant que nous nous y intéressions vraiment. Les quelques rares habitants éclairés sont confrontés à une inactivité intellectuelle qui ne dit pas son nom. Rares sont les journées, les rencontres ou les randonnées d'étude ou d'information qui éclairent leur lanterne.
Le dialogue Thévestins-Tébessiens est à rétablir et à faire fructifier ; question de jonction, nécessairement historique, à trouver entre les hommes de différentes époques d'un même pays qui s'ignorent intimement. Le citoyen se doit de renouer avec le passé et de le respecter. La « ville aux cent portes » s'y prêtait bien, autant d'accès pour ne pas se murer ou se barricader. Les cent portes qu'offrait Hécatompyle n'étaient aucunement closes, mais béantes aux fins d'accueillir et de recevoir. La porte a bien, pour fonction, la communication entre milieux, elle protège de l'intériorisation et conditionne l'extériorisation : cela reste une question de sens et d'orientation.
Tébessa n'exhibe pas seulement les cent portes dont elle tire son appellation d'Hécatompyle. Les 7 000 places de son amphithéâtre et son arène pour gladiateur situent l'importance de la cité antique.
Ville municipe et siège du quartier général de la IIIème Légion Romaine sous Vespasien et cité prospère avec Claude, Tébessa mérite que l'on s'y attarde. Son forum, dont restaient quelques infimes vestiges, atteste bien le niveau de la gestion collective de ses affaires courantes. Le culte, aussi, trouve sa part dans la vie active des Thévestins ; il nous lègue une structure d'environ deux hectares de superficie : la basilique chrétienne. Abbaye, d'abord, puis monastère, elle devint basilique après l'édit de Milan, décrété, en 313 par l'empereur romain Constantin qui officialisa le christianisme dans Rome et son empire. Les païens de la cité répliquèrent, alors, par la construction du temple de tous les Dieux, communément appelé temple de Minerve, déesse de la sagesse.
L'autre joyau qui embellit la ville demeure l'arc de Triomphe. Son maître d'ouvrage, un riche thévestin, Caïus Cornelius Egrilianus, le dédie à un des Septime, précisément au fils de Septime Sévère, l'empereur romain non latin, lui même empereur : Caracalla.
C'est le seul monument, mis à part celui de Janus à Rome, moins riche, encore debout, possédant une disposition de quatre façades pareilles et égales, surmonté d'un tétrastyle où furent placées les statues des deux Augustes Caracalla et Geta. Sa charge historique est immense. De par son architecture, il aurait été à l'emplacement d'une esplanade ou au centre d'un carrefour non loin du forum et de l'amphithéâtre. Avec les Byzantins, il devint l'un de principaux accès à leur citadelle. De nos jours, on l'identifie au marabout d'en face, puisque certains l'appellent aussi : porte de Sidi Bensaïd.
Si Tébessa représente bien un gisement historique non des moindres, elle n'est pas pour autant systématiquement bien représentée sur les cartes et guides touristiques ou les atlas archéologiques de l'Algérie. Faut-il encore citer l'aqueduc pris dans le tissu urbain, la « maison romaine » en perte d'historicité, Tébessa El Khalia, ou la désertée, en quête de réhabilitation et aussi le cimetière punique de djebel Ozmor, nonobstant les sites éparpillés à travers tout le territoire de la wilaya, comme le village de Gastel, antique Gastellium, qui n'a pas encore livré tous ses secrets, les huileries de Berzguène et la cité de Bessériani près de Négrine. Citons aussi Guerigueur, village à l'ouest de Tébessa où Grégoire, alors général d'armée avait bivouaqué (observons la consonance Grégoire / Guerigueur) et Tlijen au sud-ouest, dormant sur leurs vestiges.
Ce qui est encore plus intéressant, ce sont les axes de recherche et d'étude qu'offre Tébessa à l'historien et à l'archéologue, avec cette constellation de civilisations, aussi diverses que contiguës, se disputant, entre autres, le périmètre de Gastel méconnu à ce jour.
Que dire aussi de Tazbent, du mont de Mistiri et de leurs ruines punico-romaines ? Le cirque romain a disparu et la route Théveste-Oum Ali-Thelepte est à redécouvrir, comme est à réexplorer le site de Bessériani. N'y a-t-il pas là matière à découvrir et à visiter pour le grand public ?
Au terme de cette escapade, il ressort que les hommes des siècles passés nous ont gratifiés d'un patrimoine éloquent se devant d'être une fierté nationale, tant il donne la mesure de l'ancienneté de notre pays et de sa grandeur.
L'entretien technique et la gestion des lieux sont certainement du ressort des pouvoirs publics et administratifs chez qui nous sentons non seulement une volonté d'intervenir mais aussi un désir de mener à bien l'opération de sauvegarde et de restauration de tous les sites. Un programme de protection et de sauvegarde a été arrêté et connaît un début d'exécution et des missions des différentes directions centrales ministérielles sont, à notre satisfaction, à pied d'œuvre. C'est à ce titre que nous leur demandons , encore, de faire appel à plusieurs compétences pas exclusivement nationales, aux fins de réparer les agressions des derniers travaux entrepris sans respecter les recommandations de Venise et sans l'apport d'experts en la matière ou l'assistance technique d'une instance culturelle internationale comme l'UNESCO. L'arc de Caracalla doit revenir à son état d'avant les fâcheux travaux, heureusement aujourd'hui arrêtés, moyennant une technologie spécifique à l'édifice qui n'est pas à la portée de tous.
Une disposition favorable à intervenir bénévolement a été palpée auprès d'organismes internationaux et d'associations à caractère scientifique : certaines d'entre elles, comme l'association AOURAS de Paris et l'association de l'ASC du CNES de Toulouse, se sont rendues sur place et sont prêtes à intervenir. Un programme technique et son financement sont à la disposition de la circonscription régionale archéologique, envisageant :
1 - une opération de prospection à Gastel
2 - une reconnaissance approfondie du site d'El Henchir Bessériani, accompagnée d'un relevé topographique des structures existantes
3 - une participation à la clôture et à la remise en état du site de l'amphithéâtre
4 - l'identification de la voie impériale : Théveste-Oum Ali-Thelepte
La wilaya de Tébessa doit faire des relevés topographiques archéologiques, canevas de travail et de recherche. Une convention dans ce sens a été signée, sans suite, avec un organisme international. Cet organisme est pourtant en activité, a-t-on appris, dans une willaya limitrophe.
Face à l'indifférence qu'affichent les Tébessiens vis-à-vis de leurs monuments antiques, je Minerve. Façon singulière d'aller mesurer la profondeur et la variété de l'histoire de la ville en ouvrant, grandement, la porte du temple de Minerve où dorment, environ, deux mille ans de civilisation et d'y faire un seul vœu : celui de voir mes concitoyens, sensibilisés à la protection de ce patrimoine, participer à sa sauvegarde. Ils commenceront, d'abord, à garder propres les sites et à mettre un frein au pillage et au saccage de cette richesse en perdition. Le reste viendra.
30 juin 2006
article inaugural
Texte envoyé par Dr.A.KENNOUCHE .
ASSOCIATION MINERVE- TEBESSA
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