Le territoire romanisé

L’aménagement du territoire 

 Les chantiers entrepris par les romains pour l’aménagement du territoire ont concerné l’urbanisation, par la fondation des villes, pagi et des castella, la mise en place d’un réseau de voies sillonnant le territoire et aboutissant aux ports sur la méditerranée, la sécurité des villes et des routes et le développement de l’agriculture.  

 Nous avions vu précédemment que la romanisation avait progressé en s’appuyant sur l’ armature de villes et de villages de différent statut. Cet encadrement du territoire avait également été accompagné par d’autres mesures d’aménagement pour l’obtention d’un système « fonctionnel », répondant à une visée de « rendement » fiscal optimal.

 La cadastration    

(voir à ce sujet les publications de mon ami L.Decamer          http://www.archeo-rome.com )

Cette centuriation l’objet d’un travail effectué par J.Soyer, qui, à partir des études de photos aériennes et des clichés, avait identifié des centuries à Tadjenenet , à Sigus, à  Ain Abid, à Ain Fakroun et dans la région de Khenchela.   

 La cadastration romaine était établie à partir d’un point d’origine appelé locus gromae, par lequel passaient deux axes perpendiculaires, le cardo maximus et le decumanus maximus. Ces axes portent les voies orthogonales de différentes largeurs, ensuite les terrains arpentés étaient divisés en parcelles carrées de cinq centuries et jalonnées de bornes. .

 Si cette cadastration avait concerné les régions des villes précitées situées dans les Hautes Plaines, c’est sans doute pour leur valeur agricole, objet d’une fiscalité importante pour les gouverneurs des provinces.  Rappelons que les romains affichaient une nette préférence à un paiement de l’impôt en nature appelé l’annona.

 Le limes

Très minutieux, les romains étaient très portés sur le traçage des frontières. Ils n’hésitaient pas à les faire correspondre avec les éléments naturels, montagnes ou cours d’eau.

 Pour E.Albertini, les limes, matérialisation des frontières, était à la fois, « un symbole, une sécurité militaire et une commodité pour la perception des douanes»[i]. 

 Le limes accompagnait souvent la colonisation. C’était un dispositif défensif, qui avançait au fur et mesure de l’assignation de terres. Cette organisation en profondeur constituée d’un fossatum

(un fossé jalonné de murs, des postes fortifiés à proximité du précédent et des routes établies suivant l’utilité des territoires.

Dans la province de Numidie, au premier siècle le limes passait par le piémont nord de l’Aurès, puis remontait vers la région de Sétif. Sous le règne des Flaviens, le transfert de la Legio Tertio Augusta, avait aidé à sécuriser toute la région en entourant les Aurès d’une série de fortins. Plus tard, du temps des Sévères, le limes gagna en profondeur atteignant Doucen.  

Cependant, il faut préciser que la profondeur du limes et des territoires « romanisés » dans l’Est algérien étaient plus importante qu’à l’Ouest, ou l’urbanisation n’avait concerné qu’une bande du littoral allant jusqu’à Pomaria (Tlemcen).

  Le réseau routier

Le réseau des routes était également une élaboration progressive, accompagnant également la fondation ou la promotion des cités et des colonies. Il fallait attendre une période relativement longue pour que les romains prennent l’initiative de « raccorder leur possessions ». C’est Durant le règne de Tibère en 14, que s’acheva la construction d’une rocade militaire allant d’Ammaedara (Haidara en Tunisie)  à Tacapes (Gabès) en passant par Thala et Capsa (Gafsa), soit une longueur d’environs 300 km.

 A près le transfert de la Légion III à Theveste (Tebessa), en 76, Vespasien établit une route reliant cette dernière à Hippo Regius (Annaba) passant par Madauros (M’Daourouch), Thubriscum Numidarum (Khamissa) et Calama (Guelma). C’était la première voie qui reliait la garnison de la légion avec une ville portuaire

 Une autre route passait par le piémont nord des Aurès, transitait par  Aquae Caesaris (Youkous), Vazaivi (Ain Zoui), Aque Flavianae (Hammam Khenchela), Lambafundi (Henchir Touchine) et Lambasaeis et se prolongeait, « semble-t-il aussi loin que Lamsaba (Merouana) et Zarai (Zraia) d’où l’on pensait tendre la main à la garnison d’Auzia (Aumale). On voulait de la sorte enfermer la province et l’isoler des couloirs d’invasion méridionaux »[ii].

 En Numidie la carte des routes romaines laisse entrevoir le « nœud » Cirtéen par lequel transitaient les routes reliant les villes « garnisons » du Sud (Lambasaeis, Thamugadi) aux villes portuaires (Rusicade) et les routes transversales (Est-Ouest) entre les villes de Theveste (Tébessa),  Caesaria (Cherchel), passant par Milev (Mila), Cuicul (Djemila) et Sitifis. 

 Il y avait aussi des cas où les empereurs romains se contentèrent de « réparer » des voies qui existaient auparavant, sans doute avant la romanisation.  C’était le cas de la Route Cirta –Rusicade (Skikda).

 Les voies romaines avaient suivi la progression de la romanisation au sud en participant à appuyer les limes. «Quadrillant » le territoire nord, elles aboutissaient aux villes portuaires, pour assurer l’acheminement de la production agricole vers la métropole. Il y a donc dans ces entreprises une « priorité » militaire, s’attelant à coloniser, maîtriser et sécuriser les lieux, suivie par un «exploitation » économique.

 Concernant le réseau routier romain en territoire algérien, il correspond mutatis mutandis à l’urbanisation entre l’Est et l’Ouest.

 La légion III Augusta a été la principale force qui effectua les travaux d’aménagement des routes en recourant à des techniques développées par les romains, parfois dans des sites très contraignants.

 Les dimensions des voies étaient de l’ordre de :

  • Minimum 2.37 m
  • Maximum 7.20, ce cas se présente dans la route reliant Cirta à Rusicade (Skikda), Alors que la route reliant Carthage à Theveste (Tébessa) était de 6.75 m.

 Sur le plan de la construction les matériaux utilisés pour la construction des routes étaient tirés du site même. La route était une succession de couches de différentes épaisseurs, comprenant généralement de bas en haut :

·        Une couche de grosse pierre formant une fondation pour la stabilité : Statumen ;

·        Un lit de cailloutis noyé dans un mortier : Nidus ;

·        Un lit de sable compressé : Necleus ;

·        Un revêtement extérieur ou le dallage n’était éxécuté qu’à l’approche des villes. C’était soit une sorte de gravillon : glarea starta , soit un basalte , lapidibus.    

 Dans la province de la Numidie, les routes présentaient la composition suivante :

  • Un lit de sable rugueux ;
  • Une assise de pierres dures noyées dans du mortier ;
  • Une couche de galet ;
  • Une couche de ciment mêlé à du sable et du gravillon ;
  • Une couche de ciment rustique entourant des cailloux de pierres.

 Parfois, la nécessité commandait à raccourcir les distance en procédant à l(aménagement des voies sur les flans des sites pentues ou établir des franchissements des oueds. Les exemples dans ce cas, sont sans aucun doute :

  • Le passage de Tighanimine (vallée de l’oued El Abiod), creusé dans le rocher, portant une inscription témoignant des « performances» de la Légion III ;
  • le défilé de Calceus Herculis (El Kantara), la route aménagée dans les gorges et le pon,t franchissant l’Oued El Hai , avec son une arche de 10 m, avec à la clé de voûte une tête de cheval.   

   L’apport économique

 Rome avait pour souci majeur d’aménager son empire de façon à profiter des ressources dont elle avait besoin, en n’hésitant ni à « orienter » la production, ni à introduire des techniques « appropriées » et « nouvelles » dans les territoires pour s’assurer un rendement optimal.

 Auparavant, l’Afrique préromaine était un véritable « grenier». Les puniques, connu pour être de véritables commerçants, avaient développé l’agriculture à la faveur des terres fécondes et d’agronomes de renom, tel ce Magon dont l’ouvrage a été déjà (à l’époque) traduit au grec.

 Ainsi, si l’industrie en Afrique préromaine se limitait à quelques manufactures produisant des objets d’usage local ou domestique, l’agriculture était très prospère. En effet, la vigne, l’orge, le blé, l’olivier, les fruits et les légumes faisaient sa renommée. D’un autre côté, le cheval barbe, élevé en Afrique (rappelons les fameux cavaliers numides), était également très prisé en méditerranée.

 Les romains connaissaient l’importance de l’Afrique sur ce plan-là. Aussi, ils n’avaient fait qu’étoffer les modes d’exploitations, grâce à un régime de propriété approprié et introduire des techniques particulièrement hydrauliques pour en faire du Maghreb leur proverbial « grenier de Rome ».

 Ainsi, les romains s’étaient accaparés les grands domaines relevant de l’aristocratie autochtone, l’adjoignant à l’ager publicus, alors que les domaines des familles « éteintes » (sans héritiers) revenaient de droit à l’empereur, c’étaient les saltus. Des sénateurs possédaient également des domaines privés : les saltus privati.

 Les « deductio » sur l’ager publicus étaient attribués aux colons contre une redevance insignifiante ou gratuitement. Alors que les petits propriétaires locaux n’avaient pas été « expropriés ». Toujours est-il que de ces domaines, une partie de la production était prélevée en nature, en tant qu’annone, impôt direct. 

 Les romains ne se contentèrent pas seulement des terres fertiles disponibles : ils en mirent en valeur beaucoup de surface. Ces entreprises ont été accompagnées par des travaux hydrauliques très importants. Ainsi, l’emmagasinement de l’eau dans des citernes, la construction de canaux et même la réglementation adoptée dans la distribution étaient des pratiques dénotant des fortes orientations dans le souci d’obtenir de productions optimales.

 Concernant la réglementation dans la distribution de l’eau d’irrigation, une inscription découverte à Lamasba (Merouana) en 1877,  datant du règne d’Elagabal (début su IIIeme Siècle), publiée et étudiée fournit des indications importantes. En effet, le droit d’usage de l’eau, défini de concert par les coloni (les cultivateurs) et l’ordo (le Conseil municipal), prenait effet durant les saisons automne-hiver (à partir du 25 septembre, correspondant à l’équinoxe d’automne chez les romains). Les temps impartis d’irrigation à chaque propriétaire étaient calculés au prorata de la superficie du lopin de terre exploité. La source d’alimentation était semble-t-il pérenne, car le comptage prenait également pour paramètre le fait que les eaux soient dans une phase montante ou descendante.

 Ainsi, sur la tablette qui devait être posée dans le forum de la cité, figurait, « Mattius Fortis » qui avait droit à un temps de quatre heures et demi pour arroser « 308 unités », alors que Flavius Adjutor,  profitait d’arrosage de cinq heures pour ses « 350 unités »[iii].

  Selon les historiens, l’agriculture de l’Afrique connut deux périodes, l’une allant jusqu’à la fin du Ier Siècle, où la production était imposée, la seconde s’était plutôt caractérisée par une « liberté » productive des provinces.

 En effet, les empereurs du premier siècle contraignirent les agriculteurs à abandonner le vignoble et l’olivier pour s’orienter exclusivement vers la céréaliculture. Car le blé constituait la base des mets « majeurs » des romains. D’un autre côté, la distribution gratuite du blé (et l’organisation des jeux) permettait de maintenir le calme parmi la population de Rome, évitant ainsi les soulèvements et les désordres (surtout ceux provoqués par la famine). A ce sujet, Ch-A. Julien nous dit  que « dès Auguste, 200 000 citoyens de Rome consommaient gratuitement un million de boisseaux par mois. »[iv]

 Cette orientation forcée vers la monoculture avait été également motivée par le dépeuplement de l’Italie, ainsi que son envahissement par les friches et les marécages. Cependant les « autochtones », continuaient à produire de l’orge pour la consommation locale, et développer l’arboriculture ainsi que la culture maraîchère. 

 A partir du II eme Siècle, le vignoble, l’olivier et l’arboriculture revenaient au premier plan. Ainsi, le vin et l’huile étaient acheminés en grande partie vers Rome. L’huile qui « immunise contre la morsure des serpents noirs » et le « chou blafard », ont été des expressions utilisées par le poète Juvénal pour vanter ces produits venus du pays des « descendants de Micipsa ».      

 Les chevaux barbes, les mulets africains, les bœufs de Calama (Guelma), les moutons, les chèvres étaient élevées. L’apiculture également était pratiquée. Mais les provinces fournissaient également les « africaines », lions, panthères et autres fauves pour les jeux d’amphithéâtre Rome.

Sur le plan de l’exportation, seuls les produits de luxes gagnaient Rome, le thuya, le marbre de Filfila et les pierres précieuses. Les mines de fer, de cuivre et de plomb ont été très peu exploitées, car les romains regardaient vers l’Europe pour ces minerais.

 

 



[i] ALBERTINI E. L’Afrique romaine. MAG. Alger.1938..

[ii] SALAMA P .Idem p.25-26.

[iii] LANCEL S. L’Algérie Antique. Ed.Menges.Paris 2004. en p.94.

[iv] JULIEN Ch-A. Idem. T1. en p.149

 

A.BOUCHAREB. 

Dernière mise à jour de cette page le 01/05/2007
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