Les mesures « territoriales » de la romanisation
La romanisation avait surtout développé une démarche « territoriale ». La fondation des colonies ou la promotion des municipes avait été accompagnée par un peuplement romain relatif. Cette insertion était une « stratégie » incitative, mise en avant pour éveiller les motivations et les ambitions et présenter le modèle « idéal » aux cités pérégrines, qui devraient l’adopter et jouir ainsi de la citoyenneté romaine.
La construction d’une armature urbaine s’était également accompagnée d’une série de mesures visant les structures tribales et les structures mentales (religions, croyances).
Derrières toutes ces entreprises romaines d’assimilation et d’acculturation, l’objectif principal était d’ordre économique.
Maîtriser et Aménager le territoire, sécuriser les « colons », développer l’agriculture et acheminer la production vers la métropole ont été les principaux « chantiers » romains en Afrique du Nord. Dans ce qui suit nous tenterons de mettre au clair ces aspects mentaux et territoriaux par rapport aux informations que nous avions pu récolter dans les ouvrages d’histoire antique.
Les restructurations tribales et mentales
Les « gentes » ou « gens », termes désignant les tribus reviennent souvent dans les inscriptions latines, surtout sur les bornes de délimitation des territoires tribaux et coloniaux. Cette fréquence dénote l’élaboration d’un senatus consulte souvent remodelé ou actualisé.
En s’appuyant sur la Table de Peutinger, l’Itinéraire d’Antonin, la « géographie » de Ptolémée et les bornes trouvées çà et là et étudiées par les historiens et les archéologues, les tribus les plus connues étaient les suivantes :
Le premier affrontement des romains avec les tribus avait commencé par la révolte des Musulames sous la conduite de Tacfarinas (de 17 à 25). Cette dernière vaincue, avait semble-t-il, subie une « déportation », car nous la retrouvons aux environs de Cuicul tel que c’est indiqué sur la Table de Peutinger.
Quoique ces duplications restent « énigmatiques », les historiens doutent qu’une politique de cantonnement a été adoptée par les romains, et préfèrent relancer des hypothèses relatives au nomadisme suivi d’une sédentarisation forcée ou à l’origine commune . -4-
Toujours est-il, elle avait fourni, sous le règne de Vespasien, des troupes pour la cohors I Flavia Musulaniorum.
Le règne de Trajan a été également marqué par une politique de cantonnement, consistant à déplacer des fractions de tribus sur des terres plus pauvres, pour ainsi élargir le cadre de la colonisation.
Ch-A.Julien nous dit qu’il « déplaça une partie des membres de l’importante tribu des Numidae, dont le territoire s’étendait près de Madauros et d’Ammaedara, sans doute pour les installer sur de nouveaux domaines de colonisation. Le bloc de la tribu resta toutefois groupé autour de Thubursicu Numidarum (Khamissa), à 40 kilomètres au Sud-Ouest de Souk Ahras, qui était en 100 , une civitas avec une organisation municipale et des caids (principes gentis Numidarum), et dont Trajan fit, peu de temps après, un municipe. »
Pourvu que les tribus montrent des prédispositions à « accepter » le fait « romain » dans le voisinage, elles pouvaient garder leur organisation ancestrale originelle et jouissaient de l’usufruit de leur terre.
Cependant, les gouverneurs des provinces nommaient des praefectus gentis, généralement des anciens officiers subalternes d’origine indigène pour les administrer.
Sur le plan religieux, même si les romains continuèrent à adorer leurs divinités (la triade capitoline, Jupiter, Junon et Minerve), les Africains gardèrent les leurs, mais sous des noms hellénisés.
Ainsi, la préséance de Baal Hammon et Tanit s’était poursuivie sous les noms de Saturnus Augustus, et dont la représentation du premier, le figura sous « les traits d’un vieillard, assis sur un trône portant dans la main droite une faucille et soutenant de l’autre main sa tête couverte d’un voile».-5- Tanit, quant à elle, « survivait » en Caelestis, représentée par une « déesse nourricière allaitant un enfant. ».
Il est clair que ces divinités étaient adorées dans les cités pérégrines ou dans les libras civitas. Car les habitants, envisageant de briguer la citoyenneté romaine s’étaient portés sur l’adoration des divinités des empereurs.
L’organisation administrative des cités pérégrines et libres a été laissée aux indigènes. Plusieurs cités gardèrent leur mode de gestion administratif, avec les suffètes comme magistrats « municipaux ».
Toutefois l’accession à la citoyenneté romaine devait passer par une organisation des cités suivant le modèle romain, c’est-à-dire, l’institution des décurions et des magistrats « élus ». Cette modalité accompagnait la promotion des cités en municipes de droit latin ou romain.
2. MESNAGE J. Romanisation de l’Afrique.Ed.Beauchesne.Paris.1913.en p.49.
3. LANCEL S. Suburbures et Nicibes.Une inscription de Tigisis. In Libyca TIII.1958.pp.289-298.
4. A ce sujet, voir P-A.Fevrier « Observations sur la tribu dans le Maghreb Antique. In Actes du IIIe Congrès d’Histoire et de civilisation du Maghreb. Oran 26.27 et 28.Nov.1983. Ed.OPU.Alger.pp.29-39.